Memento
Memento, en 2000, prend un homme incapable de fabriquer de nouveaux souvenirs stables et construit sur cette défaillance un puzzle de vengeance, de notes, de Polaroids et de tatouages. Christopher Nolan y dirige Guy Pearce, Carrie-Anne Moss, Joe Pantoliano, Mark Boone Junior et Stephen Tobolowsky avec une jubilation structurelle qui a suffi à faire du film un totem pour tous les amateurs de récits qui se déplient à l’envers. Guy Pearce y est très bon, mais précisément à la bonne distance pour servir la mécanique ; Moss et Pantoliano apportent plus de trouble, plus de poisse morale. Nolan, avant Insomnia et bien avant Inception, aime déjà les structures qui se regardent fonctionner. Ici, il les exhibe presque comme un magicien ses cartes.
L’an 2000 est évidemment saturé de peurs liées à la mémoire technique, au bug, à la corruption de données, à l’idée qu’un système puisse continuer à tourner tout en perdant sa cohérence interne. Memento arrive dans ce paysage et en devient presque un symptôme culturel parfait : un être humain comme disque dur défectueux, obligé de bricoler des aides-mémoire pour maintenir une fiction de continuité. Très bien. Mais le film profite aussi de ce contexte pour donner à son tour de force narratif un prestige presque automatique.
Le résultat impressionne et se revoit volontiers. Pourtant, à force d’être si ingénieux, le film finit par nous faire admirer davantage sa charpente que l’abîme qu’elle prétend contenir. La confusion y est si bien organisée qu’elle ressemble moins à une tragédie qu’à une très belle démonstration en atelier de scénaristes.
🎬 Le saviez-vous ?
un Polaroid de continuité aurait été placé dans une enveloppe opaque après avoir “contesté la hiérarchie officielle entre mémoire photographique et mémoire cutanée”.