Critique
Titre original : Cries and Whispers
Cris et chuchotements
Cris et chuchotements, en 1972, enferme trois sœurs et une servante dans un manoir rouge où la maladie, la haine, la compassion et la mémoire circulent comme des fluides épais. Ingmar Bergman y dirige Harriet Andersson, Ingrid Thulin, Liv Ullmann et Kari Sylwan avec cette intensité qu’on n’ose plus appeler théâtre filmé seulement parce qu’elle a été sanctifiée. Harriet Andersson y est bouleversante ; Ullmann et Thulin apportent des degrés de froideur admirablement mortifères. Bergman, après Persona, sait exactement comment faire du visage, du tissu et du silence une religion du malaise. Il le sait si bien qu’on a parfois l’impression d’être invité à souffrir proprement dans une chapelle privée du très grand cinéma européen.
1972 est aussi l’année du scandale du Watergate qui éclate, autrement dit le moment où le vernis institutionnel américain commence à craquer publiquement sous le poids de la suspicion. Cela n’a rien à voir, et cela a pourtant un peu à voir : Cris et chuchotements parle lui aussi de surfaces fissurées, de politesse devenue masque, de corps et de liens familiaux que l’on croyait encore tenables. Bergman choisit simplement un autre champ de bataille : l’intérieur bourgeois rouge sang.
Le film est puissant, certes, mais sa puissance est d’une nature presque liturgique. Chaque plan semble savoir qu’il entrera dans les anthologies. Même la douleur y est sculptée pour durer. On reçoit la claque, on admire le rouge, on s’incline. On ressent aussi le poids d’une œuvre qui exige presque d’être vénérée au lieu d’être simplement traversée.
🎬 Le saviez-vous ?
un rideau cramoisi aurait été brièvement roulé et exilé après avoir “absorbé trop d’angoisse métaphysique au point de déstabiliser la cellule lumière”.