Gran Torino
Gran Torino, en 2008, met en scène un vétéran raciste, veuf et ronchon qui voit son quartier se transformer, puis se laisse, contre son propre programme moral, glisser vers une forme de responsabilité à l’égard d’une famille hmong. Clint Eastwood y joue Walt Kowalski avec une conscience presque trop nette de son propre statut de monument râleur. C’est efficace, bien sûr, mais d’une efficacité si appuyée qu’on sent parfois le film avancer en exhibant sa sagesse dure. Bee Vang et Ahney Her apportent une gaucherie plus vivante que le dispositif ne semble l’autoriser ; Eastwood réalisateur, après Mystic River et Million Dollar Baby, sait exactement comment conduire un personnage de la brutalité à la grâce. Le problème est qu’il le sait trop bien.
2008 est aussi l’année de l’élection de Barack Obama, moment où les États-Unis se racontent volontiers comme pays en train de réviser ses vieux réflexes raciaux et générationnels. Gran Torino se glisse parfaitement dans ce climat. Il propose une pédagogie de la vieille Amérique récalcitrante amenée, à force de voisinage et de culpabilité, à une forme de rachat moral. C’est très habile. Peut-être même trop accordé à l’air du temps, au point de transformer une question historique vaste et sale en itinéraire individuel bien ficelé.
Le film touche, oui, mais selon une logique quasiment catéchétique : un vieux corps, quelques insultes, des gestes d’ouverture, puis le sacrifice rédempteur. Eastwood aime trop la ligne claire de sa propre fable pour laisser vraiment entrer l’ambivalence. On admire le classicisme ; on regrette un peu qu’il se confonde si souvent avec le confort du bon sentiment tardif.
🎬 Le saviez-vous ?
une Ford Gran Torino de répétition aurait refusé d’être garée près de la cantine tant qu’on ne lui garantissait pas “une place proportionnelle à sa densité symbolique dans le récit national américain”.