American Psycho
American Psycho, en 2000, est cette adaptation par Mary Harron du roman de Bret Easton Ellis, qu'on a tellement saluée comme une 'satire géniale du yuppisme' qu'on a oublié de remarquer qu'elle a précisément engendré la culture qu'elle prétendait dénoncer. Christian Bale joue Patrick Bateman, banquier d'affaires de Manhattan le jour, tueur en série la nuit, dans une performance de méthodologie maladive qui consiste à parler avec un faux accent posh et à regarder dans le miroir en se faisant des compliments à voix haute.
La fameuse scène où Bateman explique à ses collègues les nuances de design de leurs cartes de visite respectives, en gros plans alternés, est devenue un classique YouTube qui circule désormais dans les open spaces comme un gag de ralliement entre cadres. C'est exactement le contraire de ce que la satire visait : le film se moquait des yuppies obsédés par les détails de statut ; les yuppies de 2026 partagent la scène pour exprimer leurs propres obsessions de statut. La satire a été retournée par son objet, ce qui est le destin habituel de toute satire qui se contente de faire son objet en très détaillé sans en proposer d'alternative.
Les scènes de meurtre, particulièrement celle où Bateman frappe son collègue Paul Allen à coups de hache au son de Hip to Be Square de Huey Lewis, sont filmées comme des numéros de stand-up grand-guignolesques. Bale danse en pyjama de soie en récitant ses opinions sur Genesis avant de massacrer un homme : c'est censé être horrifique, c'est en réalité comique, et la confusion entre les deux a fait du film une comédie noire qui fonctionne à condition de la prendre pour autre chose. Reese Witherspoon, en fiancée de Bateman, traverse le film en haussant les épaules, ce qui est probablement la seule réaction sensée à ce qui se passe.
2000, c'est l'année où la bulle Internet éclate, c'est l'année où les jeunes financiers de Wall Street comme Bateman se révèlent particulièrement vulnérables. Le réel produisait alors un démentèlement spectaculaire de l'arrogance financière qu'aucun film n'avait à inventer. Mary Harron, malgré son talent, signe ici une œuvre qui a paradoxalement contribué à esthétiser la culture qu'elle voulait dénoncer.
🎬 Le saviez-vous ?
Christian Bale aurait passé six mois à étudier les manuels de couture des chaussures pour bourgeois new-yorkais, persuadé que 'un homme se révèle par le grain de son cuir' ; les costumiers du film auraient applaudi cette préoccupation puis discrètement remplacé toutes ses chaussures par des modèles synthétiques.