Argo
Argo, en 2012, est ce film de Ben Affleck qui raconte le sauvetage de six diplomates américains à Téhéran en 1980 grâce à une opération de la CIA déguisée en repérage de tournage de science-fiction. Le scénario est une opération de propagande historique tellement efficace qu'elle a remporté l'Oscar du meilleur film, ce qui en dit long sur la capacité d'Hollywood à se féliciter lui-même quand on lui sert son propre rôle dans une histoire d'espionnage. Le film commence par un prologue informatif sur la révolution iranienne de 1979, prologue rapidement expédié comme s'il s'agissait d'une mise en bouche avant le plat principal — l'héroïsme américain.
Ben Affleck, qu'on a couronné aussi pour la mise en scène, joue Tony Mendez avec sa concentration habituelle de manuel scolaire. Bryan Cranston, en supérieur de la CIA, livre ses répliques en cigarette accrochée aux doigts, et c'est à peu près tout ce qu'il a à faire. Alan Arkin et John Goodman, dans les rôles des producteurs hollywoodiens qui acceptent de monter la fausse production, livrent les seules scènes vivantes du film, ce qui n'est pas une coïncidence : ce sont les deux acteurs qui ont le plus d'expérience et qu'on a laissé improviser. Le reste de la distribution joue dans une ambiance de reconstitution sérieuse, c'est-à-dire en faisant attention de ne pas avoir l'air de s'amuser.
Le film se termine sur une séquence de poursuite à l'aéroport de Téhéran qui n'a, selon tous les témoins de l'époque, jamais eu lieu : aucune voiture ne poursuit l'avion sur le tarmac, le décollage s'est passé sans incident. Ben Affleck a inventé cette scène pour des raisons cinématographiques, ce qu'on appelle pudiquement 'licence dramatique' et qui constitue, dans le cas d'un film consacré à un événement historique récent, une falsification pure et simple. La narration est ainsi du fact-checking transformé en spectacle.
2012, c'est l'année de la réélection d'Obama, c'est l'année où les négociations nucléaires avec l'Iran s'amorcent réellement. Pendant que la diplomatie réelle tentait, après des décennies de tensions, de retisser des fils avec Téhéran, Hollywood servait à son public un récit où les Américains étaient les héros et les Iraniens des hordes braillardes. Le timing diplomatique du film est instructif : on glorifie le héros américain pendant qu'on tend la main à l'autre. C'est une politique étrangère bicéphale dans laquelle l'industrie du divertissement joue son rôle de relais.
🎬 Le saviez-vous ?
Ben Affleck aurait engagé un consultant en barbe iranienne pour les figurants, persuadé que 'la pilosité réaliste était le meilleur outil pour faire respecter la vérité historique' ; ce sont les seules vérités historiques que le film a réellement respectées.