Grease
Grease, en 1978, est cette comédie musicale qu'on est désormais obligé de regarder comme un produit de son époque, c'est-à-dire avec embarras, parce qu'elle promeut explicitement l'idée qu'une jeune fille doit fumer, porter du cuir et écarter les jambes pour mériter l'amour d'un garçon qui la traitait jusque-là comme un trophée. John Travolta et Olivia Newton-John dansent et chantent dans un lycée fantasmé des années 1950, scénario qui pouvait peut-être passer en 1978 et qui est aujourd'hui un cas d'école de comportement toxique en couple. La fameuse chanson 'You're the One That I Want', où Sandy se présente en pantalon noir moulant pour reconquérir Danny, est filmée comme un sommet libérateur ; c'est en réalité une jeune femme qui abandonne son identité pour plaire à un garçon qui n'a, lui, rien changé.
Travolta, qui sortait alors du succès de la Fièvre du samedi soir, traverse le film en se prenant pour Brando jeune sans en avoir le talent. Newton-John, australienne, joue une Américaine candide avec un accent qu'elle masque mal et un sourire qui ne quitte jamais son visage, performance qu'on n'a pas créditée parce qu'on n'a pas voulu. Stockard Channing, en Rizzo, livre la seule performance digne d'intérêt avec un personnage de jeune femme qui pense qu'elle est enceinte et chante 'There Are Worse Things I Could Do', morceau qui mérite plus que le reste.
Les décors de carton-pâte, les costumes anachroniques, la danse à la pompe à essence, la voiture volante du dernier plan : tout cela ressemble à un défilé de couleurs Photoshop dans une époque qui ne connaissait pas Photoshop. Le film est une nostalgie inventée pour public déjà nostalgique, et il a fait fortune parce qu'il proposait à des spectateurs des années 1970 une version épurée des années 1950 où il n'y avait ni guerre froide, ni discriminations raciales, ni inégalités économiques.
1978, c'est l'année des accords de Camp David, c'est aussi l'élection du pape Jean-Paul II. Le monde réel produisait alors des événements politiques majeurs ; le cinéma populaire choisissait de regarder un lycée fantasmé peuplé de jeunes gens qui ne connaissaient ni Vietnam, ni Civil Rights Movement, ni féminisme. Le retour à un passé fictif est devenu le sport préféré du divertissement américain, et Grease en a posé les fondations.
🎬 Le saviez-vous ?
Olivia Newton-John aurait été cousue dans son pantalon noir final tellement serré qu'elle ne pouvait pas s'asseoir, et aurait dû l'enlever en le déchirant à la fin de chaque journée de tournage ; le département costume aurait fabriqué dix-sept exemplaires identiques pour gérer la consommation.