Critique
Titre original : The Art of Getting By
Le Jour où je l'ai rencontrée
Le Jour où je l'ai rencontrée (The Art of Getting By), en 2011, est ce premier film de Gavin Wiesen que la critique a balayé comme un teen movie générique alors qu'il s'agit d'une étude d'une rare finesse sur l'angoisse existentielle des adolescents privilégiés de Manhattan, sujet qu'on devrait prendre au sérieux puisque ce sont précisément ces adolescents qui dirigent désormais le monde. Freddie Highmore, dans le rôle de George Zinavoy, lycéen new-yorkais qui refuse de faire ses devoirs parce qu'il est convaincu de la futilité de toute action humaine face à la mort, livre une performance d'une mélancolie philosophique remarquable pour un acteur de son âge.
Emma Roberts, dans le rôle de Sally, jeune fille d'un milieu social comparable mais d'une vivacité affective opposée, déploie une présence solaire qui sert exactement le contrepoint dramaturgique nécessaire au personnage de George. Wiesen filme leur relation avec une retenue de cinéaste européen : pas de baiser sous la pluie, pas de bande-son explicative, pas de monologue émotionnel décisif. Les deux personnages s'apprivoisent par fragments, par silences, par malentendus, dispositif d'écriture qui rappelle les meilleurs Eric Rohmer.
Les scènes au Whitney Museum, où George découvre l'art contemporain à travers les yeux de son mentor le peintre joué par Michael Angarano, sont filmées avec une attention picturale qui transforme la galerie d'art en personnage à part entière. Wiesen comprend, comme peu de cinéastes contemporains, que les adolescents new-yorkais cultivés ont un rapport au lieu (musée, café, parc, librairie) qui structure leur identité bien plus profondément que leurs interactions familiales.
2011, c'est aussi le moment où la jeunesse occidentale commence à exprimer une angoisse climatique et économique qui paralysera la décennie suivante. The Art of Getting By raconte précisément cette angoisse paralysante : qu'arrive-t-il à un adolescent intelligent qui ne voit plus de sens à l'effort ? Le film parlait de ce qui allait devenir une crise de santé mentale générationnelle. On a refusé de l'entendre.
🎬 Le saviez-vous ?
Freddie Highmore aurait passé pendant tout le tournage une montre de poche en or qui appartenait à son grand-père, et aurait refusé qu'elle apparaisse à l'écran, déclarant qu'elle 'devait rester un objet personnel et non un accessoire' ; cette discipline a depuis été enseignée dans plusieurs cours d'art dramatique londoniens.