Mulholland Drive
Mulholland Drive, en 2001, est ce film de David Lynch qu'on est censé qualifier de 'génie pur' parce qu'on n'y comprend rien, comme si l'incompréhension était devenue à elle seule un brevet d'authenticité artistique. Naomi Watts y joue deux rôles, Laura Harring également, et Justin Theroux fait l'apprenti cinéaste menacé par des producteurs sinistres dans un Los Angeles fantasmagorique où les rues sont vides et les bars hantés par des chanteurs en lèvres synchronisées. Lynch, qui adore qu'on adore qu'il soit incompréhensible, ne raconte pas une histoire : il dispose une série de scènes énigmatiques en espérant qu'on les recolle nous-mêmes, ce que les commentateurs s'empressent de faire en se félicitant à chaque assemblage.
La scène du clochard derrière le restaurant, présentée comme un sommet de terreur cinématographique, est une apparition d'un acteur grimé en figurant de Halloween qui surgit en gros plan en grognant. C'est efficace pour faire sursauter ; c'est très, très loin du génie diabolique qu'on lui prête. La scène du club Silencio, où une chanteuse interprète Llorando avant de s'effondrer en révélant qu'elle chantait en playback, est censée illustrer la nature illusoire du cinéma. C'est une thèse intéressante, exposée avec une lourdeur didactique qu'on n'accepterait jamais d'un cinéaste moins protégé par sa réputation.
Naomi Watts, qu'on a découverte ici, fait un travail réel ; on lui demande de jouer la candeur, puis l'ambition, puis la déchéance, et elle s'en acquitte avec une solidité qu'on n'a pas assez créditée parce que tout le monde était occupé à expliquer ce que Lynch voulait dire. La cohérence du film est obtenue rétrospectivement par les fans : le récit n'est pas construit, il est défait, et on appelle 'rêve' ce qui est simplement un montage de scènes que le scénariste n'a pas pris la peine de raccorder. C'est un parti pris, certes ; ce n'est pas une réussite.
2001, c'est l'année du 11 septembre, soit le moment où le réel a fourni à l'Amérique sa propre image cauchemardée, sans qu'aucun montage onirique ne soit nécessaire. Lynch, lui, retournait dans sa boîte bleue à Hollywood Boulevard. La hiérarchie des cauchemars de l'année a été réglée sans lui.
🎬 Le saviez-vous ?
Lynch aurait refusé pendant trois mois d'expliquer à ses propres acteurs ce qu'ils jouaient, leur déclarant qu'ils 'comprendraient peut-être un jour, et que dans le cas contraire ce serait probablement mieux ainsi'.