West Side Story
West Side Story, en 1961, est cette comédie musicale de Robert Wise et Jerome Robbins qu'on a couronnée de dix Oscars et qu'on n'arrive plus aujourd'hui à regarder sans le malaise considérable qu'elle suscite : des Portoricains joués majoritairement par des Blancs maquillés en brun, dansant des chorégraphies stylisées de gang dans un Manhattan reconstitué en studio, sur fond de musique de Bernstein qui est, indéniablement, magnifique. La beauté musicale ne rachète pas l'idéologie ; elle la rend juste plus séduisante, ce qui est parfois pire.
Natalie Wood joue Maria, jeune Portoricaine dont la voix chantée est en réalité celle de Marni Nixon, dispositif d'imposture vocale qu'Hollywood a pratiqué pendant trois décennies en accordant tous les crédits à des actrices qui ne chantaient pas. Richard Beymer, en Tony, traverse le film en chemise rouge et regards humides. Rita Moreno est la seule véritable Portoricaine du casting principal ; elle a obtenu l'Oscar du second rôle, et son discours d'acceptation a été plus court que l'attente qu'elle avait dû subir pour qu'on la reconnaisse.
Les chorégraphies de Robbins, en effet remarquables, font des combats de gang une opération de claquettes urbaines, ce qui constitue une stylisation dont l'effet est de désamorcer toute lecture sociale du film. La violence devient ballet, la pauvreté devient palette, et le spectateur de Manhattan rentre chez lui en sifflant 'I Feel Pretty' sans avoir compris quoi que ce soit aux Portoricains de Manhattan.
1961, c'est aussi l'année du Freedom Rides aux États-Unis, c'est-à-dire le moment où des activistes pour les droits civiques se font tabasser à coups de barre de fer dans le Sud. Hollywood, à New York, faisait danser des banlieusards en cuir.
🎬 Le saviez-vous ?
Natalie Wood aurait passé six mois à apprendre l'accent portoricain auprès d'une coach personnelle, performance qu'on a entendu zéro seconde dans le film puisque toutes ses parties chantées ont été doublées par une autre actrice.